Je rentre des USA, jetlaguée par neuf heures de décalage, la vie à l’envers. Brutal retour à la réalité. Une fille a disparu, à Budapest. Elle s’appelle Ophélie Bretnacher, elle a 22 ans. Étudiante Erasmus, elle sortait de boîte la dernière fois qu’elle a été vue. Six jours de cauchemar. Il nous reste à espérer qu’elle soit retrouvée, et vite. On ne sait rien des circonstances. Son père a déclaré qu’elle n’est ni fugueuse ni suicidaire. Mais elle est assez confiante en la vie pour rentrer à pied, seule, en pleine nuit. Elle ne sait pas que partout, les prédateurs rôdent. Et que les très jeunes femmes sont leurs cibles favorites. Et si elle le sait, elle fait comme si ça n’existait pas, parce que mettre sa vie entre parenthèses est en contradiction frontale avec sa liberté d’aller et venir, un de ces droits de l’homme qui n’a jamais été une réalité pour les femmes, ni en Hongrie, ni en France, ni ailleurs. Je la comprends. Mais j’ai envie de crier aux filles de toujours se déplacer en groupe, car nous sommes en état de guerre. Il n’y a pas d’autre mot. Une guerre niée. Silencieuse. Hypocrite. Implacable. Il s’agit de résister. Méfiez vous les filles. Ça n’élimine pas le risque, mais ça l’atténue.
Car que dire aux jeunes filles ? Qu’elles sont des êtres humains de seconde catégorie, qu’on violente éhontément et impunément depuis toujours, et qu’elles doivent accepter leur sort ? Que les hommes sont pour les femmes de féroces prédateurs naturels, qu’on n’y peut rien, qu’il faut s’en méfier en permanence, connus ou inconnus ? Qu’il faut se calfeutrer, s’enfermer, vivre une demi-vie ? Est-ce là le monde que nous, femmes et hommes, voulons ? Non ? Alors il faut attaquer le problème honnêtement, en profondeur. Cesser de considérer la violence contre les femmes comme une fatalité, ou un fléau, ou un truc NATUREL. Et avoir le courage de l’affronter de face, en tant que phénomène culturel, social, pouvant être prévenu, combattu pour peu qu’on s’en donne les moyens. Un enjeu essentiel. Si les femmes avaient plus de pouvoir, nous aurions autre chose à opposer aux prédateurs que notre rage impuissante.
Je pense à Ophélie. A ses parents. Ça ne sert à rien, sans doute. Mais penser à elle, c’est la maintenir avec nous, établir un lien. Pour qu’elle revienne. Vite.
iA.